Musée National Eugène Delacroix
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Collectionneurs et marchands

Alfred Lenoir, Portrait d'Adolphe Moreau, Paris, musée d'Orsay
Alfred Lenoir, Portrait d’Adolphe Moreau, Paris, musée d’Orsay

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Alexis Gouin (attribué à), Portrait d' Alexandre Dumas père, Paris, musée (...)
Alexis Gouin (attribué à), Portrait d’ Alexandre Dumas père, Paris, musée d’Orsay

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Carolus-Duran, Portrait d'Étienne-François Haro, Paris, musée du (...)
Carolus-Duran, Portrait d’Étienne-François Haro, Paris, musée du Petit-Palais

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Henryk Rodakowski, Portrait de Frédéric Villot, Paris, musée du (...)
Henryk Rodakowski, Portrait de Frédéric Villot, Paris, musée du Louvre

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Jean-Auguste-Dominique Ingres, Portrait de Ferdinand-Philippe de (...)
Jean-Auguste-Dominique Ingres, Portrait de Ferdinand-Philippe de Bourbon-Orléans, duc d’Orléans, Paris, musée du Louvre

© Musée du Louvre / H. Bréjat

Léon Joseph Florentin Bonnat, Portrait d'Adolphe Thiers, Paris, musée du (...)
Léon Joseph Florentin Bonnat, Portrait d’Adolphe Thiers, Paris, musée du Louvre

© RMN / R.-G. Ojéda

Des commandes officielles aux commandes privées

Fort précaire au début, la situation matérielle et financière de Delacroix s’est peu à peu améliorée, grâce en particulier aux commandes ou aux achats émanant des gouvernements successifs de Louis XVIII, de Charles X et de Louis-Philippe. D’un régime à l’autre, l’artiste a su conserver cet appui officiel par l’intermédiaire d’amis bien en cour.

La protection d’Adolphe Thiers (1797-1877), l’un de ses premiers défenseurs, lui donna par exemple la légitimité qui lui manquait dans les milieux monarchistes. Celles d’Achille Fould (1800-1863)- dont le frère, Benoît, lui commanda en 1859 Ovide chez les Scythes (Londres, National Gallery)-, de son cousin, l’avocat et homme politique Pierre-Antoine Berryer (1780-1868), ou encore de Narcisse Vieillard (1791-1857), lui permirent de se rapprocher de l’empereur Napoléon III. A cet égard, on ne saurait mésestimer le rôle joué par l’entourage féminin de l’artiste : Pauline Villot, l’actrice Mlle Mars (1797-1847), Pauline Viardot (1821-1910), Elisabeth Boulanger-Cavé (1809-après 1875), et surtout sa cousine Joséphine de Forget (1802-1886) ont en effet usé de leurs relations pour aider le peintre à trouver puis à maintenir sa place dans les cercles mondains et artistiques de la capitale. Delacroix a su également se concilier l’amitié de fonctionnaires occupant des postes importants au Ministère de l’Intérieur, tutelle de l’administration des Beaux-Arts : Edmond Cavé (1794-1852), qui en fut le directeur entre 1839 et 1848, l’écrivain et critique d’art Charles Blanc (1813-1882), fondateur de la Gazette des Beaux-Arts, qui succéda à Edmond Cavé de 1848 à 1850, le peintre et écrivain Frédéric Bourgeois de Mercey (1808-1860), qui fut Chef de section de la division des Beaux-Arts dans les années 1850 ou encore le peintre Alfred Arago (1816-1892), Inspecteur général des Beaux-Arts. Ce " réseau " lui permit d’obtenir des commandes fort importantes et plutôt bien payées, en particulier à l’occasion des grands chantiers institutionnels (Chambre des Députés, Sénat, palais du Louvre, Hôtel de Ville). A partir des années 1850, si l’artiste semble moins sollicité par l’Etat, le relais est assuré désormais par une clientèle privée de la plus grande diversité, comprenant des collectionneurs, français et étrangers, et des marchands.

Dans le cercle des amateurs de Delacroix figurent, par exemple, des personnalités proches du pouvoir, membres de la famille royale ou de la noblesse, bien en place à la Restauration puis durant la Monarchie de Juillet. Le duc d’Orléans (1810-1842) achète à Delacroix dès 1830 plusieurs tableaux importants pour sa galerie d’artistes contemporains (L’assassinat de l’évêque de Liège, Le prisonnier de Chillon, La noce juive dans le Maroc, tous trois conservés au musée du Louvre) ; le duc de Fitz-James (1803-1846) acquiert à l’issue du Salon de 1827-1828, Milton et ses filles (coll. part.) ; le comte Charles de Mornay (1803-1878), que Delacroix accompagna au Maroc en 1832, lui commande ou lui achète plusieurs toiles dont les Exercices militaires des Marocains (1832, Montpellier, Musée Fabre). Citons encore le financier Benjamin Delessert (1773-1847), Etienne (1802-1892) et Emmanuel (1812-1896) Arago, divers banquiers dont Charles Edwards ou les frères Pereire, Isaac (1806-1880) et Jacob (1800-1875).

Amis et collectionneurs

On ne saurait trop souligner parallèlement tout ce que Delacroix dut très tôt à ses amis peintres et écrivains. Parmi les premiers, le baron Louis-Auguste Schwiter (1809-1865), grand amateur d’antiquités, lui commanda son portrait en 1826 (Londres, National Gallery) ; le baron Charles Rivet (1800-1872), homme politique et député, eut en sa possession quelques tableaux dont une esquisse pour la Mort de Sardanapale (musée du Louvre). On sait que Frédéric Villot (1809-1875), conservateur des peintures du musée du Louvre de 1848 à 1861, posséda neuf peintures dont L’assassinat de l’évêque de Liège (1831, musée du Louvre) ou La Mort d’Ophélie (1838, Munich, Neue Pinakothek). Quant à Adrien Dauzats (1803-1868), l’un des fondateurs de la Société des Amis des Arts de Bordeaux, non seulement il fit connaître aux Bordelais les œuvres de son ami mais lui trouva même des acheteurs : Delacroix vendit ainsi en décembre 1851 un Christ au jardin des oliviers à M.F-E. Damblat (Amsterdam, Rijksmuseum) et en 1852 une Juive d’Alger au vice-président de la Société, T. B. G. Scott. Une mention particulière doit assurément être accordée à Constant Dutilleux (1807-1865), admirateur inconditionnel de l’artiste depuis 1827 avec qui il entretint une correspondance régulière. Fondateur de la Société artésienne des Amis des Arts, Dutilleux s’efforça d’obtenir pour ses membres ainsi que pour son propre compte, quelques toiles du maître. C’est grâce à lui par ailleurs que le musée d’Arras fit l’acquisition des Disciples et Saintes femmes relevant le corps de Saint-Etienne pour l’ensevelir (1853). Dans ce cercle, Etienne-François Haro (1827-1897) tient une place à part. Ce marchand de couleurs qui fut le principal fournisseur de toiles, châssis, couleurs d’Ingres et de Delacroix, et leur restaurateur attitré, offrit à l’un comme à l’autre ses bons offices auprès des galeries ou des collectionneurs, profitant de ses liens avec les deux artistes pour réunir de leur vivant ou après leur mort un ensemble non négligeable de leurs œuvres. A la vente posthume de Delacroix (16-18 février 1864), Haro se porta ainsi acquéreur de vingt tableaux. Au centre du petit groupe d’écrivains « romantiques » qui continuèrent à admirer Delacroix après que celui-ci eut pris ses distances par rapport à leurs idées, se côtoient Auguste Vacquerie (1819-1895), beau-frère de Léopoldine Hugo, l’une des filles du poète, qui acheta pendant le Salon de 1851 le Giaour poursuivant les ravisseurs de sa maîtresse (Alger, musée des Beaux-Arts) après avoir acquis auparavant Le Lever (coll. part.), tandis que son ami Paul Meurice obtenait de Delacroix dans le même temps le Bon Samaritain (Waterhouse collection). On ne saurait oublier, bien entendu, Alexandre Dumas père, qui acheta en 1845 à Delacroix un Christ en croix (Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen) et acquit vers 1855 un Hamlet devant le corps de Polonius (Reims, Musée des Beaux-Arts).

Dès lors que la réputation de Delacroix fut pour ainsi dire établie, et ce, en dépit des commentaires souvent hostiles de la presse, des collectionneurs étrangers vinrent aussi frapper à la porte de son atelier. Le comte Tyszkiewicz, archéologue et collectionneur polonais, lui acheta le 26 mai 1847 Les Naufragés abandonnés dans un canot (Moscou, musée Pouchkine). Autre émigré polonais, le comte Albert Grzymala (1793-1870), grand ami de Chopin, obtint une réplique du Christ sur le lac de Génésareth (vers 1853 ; coll. part). Le comte Théodore de Geloës, de nationalité hollandaise, après avoir acquis en 1848 Le Christ au tombeau (Boston ; Museum of Fine Arts), passa ensuite un véritable marché avec Delacroix afin d’obtenir un Daniel dans la fosse aux lions (Zurich, Fondation Bührle), dont Alfred Bruyas obtint une autre version en 1854 (Montpellier, musée Fabre), ainsi que le portrait de ce dernier (celui-ci avait pourtant été commandé par Bruyas en 1853 ; Montpellier, musée Fabre) et un portrait du comédien Talma (commandée par le Ministre en 1852, l’œuvre était destinée à la Comédie Française, où elle se trouve toujours). Parmi les clients étrangers dont les noms apparaissent dans le Journal de Delacroix à cette époque, on trouve celui de l’agent de change bruxellois Prosper Crabbe (mort en 1890), ou de Van Isacker, natif d’Anvers, qui réserve le 16 mars 1847 un Lion dévorant un Arabe (Oslo, Nasjonalgalleriet) mais ceux-ci sont plutôt des collectionneurs occasionnels. A l’inverse, parmi les collectionneurs assidus, il faut mentionner J.P. Bonnet, qui acheta en 1852 Marphise et la demoiselle (Baltimore, The Walters Art Gallery) et une réplique réduite de la Prise de Constantinople par les Croisés (musée du Louvre), l’homme d’affaires John Wilson à qui Delacroix vendit en 1845 la « scandaleuse » Mort de Sardanapale (Salon de 1827-1828, musée du Louvre), ou encore l’industriel Jacques-Frédéric Hartmann (1822-1880), qui commanda à Delacroix en 1856 quatre peintures pour son salon (São Paulo, Museu de Arte de São Paulo Assis). Dans cette liste qui est loin d’être exhaustive, c’est incontestablement l’agent de change Adolphe Moreau (1800-1859), à qui Delacroix confia la gestion de son patrimoine à partir de 1845, qui mérite la place d’honneur. Grâce à sa fortune personnelle, Moreau se constitua un bel ensemble entre 1843 et 1854, préférant du reste solliciter les marchands (Durand-Ruel, Léopold Chéradame, Weill) ou enchérir en vente publique plutôt que de s’adresser au peintre. La majeure partie de sa collection, qui comprenait de nombreux chefs-d’œuvre, fut offerte, rappelons-le, au Musée du Louvre par son petit-fils, Etienne Moreau-Nélaton (1859-1927). Y figuraient entre autres La Nature morte aux homards (1827 ; acquise auprès du peintre Philippe Rousseau en 1853), Le naufrage de Don Juan (1840, acheté en 1846 auprès du marchand Chéradame), Musiciens juifs de Mogador (acheté peu avant le Salon de 1847).

Delacroix et les marchands

Les premières relations de Delacroix avec les marchands de tableaux ont certes débuté très tôt (ainsi La Femme au Perroquet figure dans une vente publique organisée par l’expert Petit en 1829 ; Lyon, musée des Beaux-Arts) mais c’est après 1850 qu’elles se sont vraiment intensifiées, contribuant alors à la montée des prix des peintures de l’artiste. On sait grâce au Journal et à la Correspondance de Delacroix, que les transactions s’effectuaient soit à l’issue des Salons, soit dans les ventes publiques, et que les marchands n’hésitaient pas à s’adresser directement au peintre lorsqu’ils voulaient lui passer des commandes précises. Au reste, Delacroix semble avoir entretenu de bonnes relations avec eux, acceptant, par exemple, sans trop discuter, d’exécuter une troisième ou quatrième version d’un thème déjà exposé au Salon. Pour Beugniet, l’un de ses principaux acheteurs, Delacroix a accepté de livrer en 1853, des répliques du Christ en croix (Londres ; National Gallery), du Christ sur le lac de Génésareth (Baltimore ; The Walters Art Gallery) et une des nombreuses variantes d’un lion attaquant sa proie, en l’occurrence le Lion terrassant un sanglier (1853, musée du Louvre). Parmi les marchands dont les noms apparaissent dans les agendas de Delacroix, ceux de Weill et de Georges Thomas occupent une place importante, si l’on en croit le détail des négociations transcrites au fur et à mesure par le peintre. Ainsi, en 1853, il apparaît que Weill emporta le même jour quatre toiles commandées peu auparavant dont la Vue de Tanger avec deux Arabes assis (Minneapolis ; Minneapolis Institute of Arts). Thomas, de son côté, avait fixé son choix en 1849 sur une Mise au tombeau, un Christ aux oliviers (loc. inconnue), une Femme turque (coll. part.), un Petit tigre et Saint Sébastien secouru par les saintes femmes (loc. inconnue). En fait, jusqu’à la fin, Delacroix a maintenu avec les marchands des relations suivies : en 1863, à Tedesco, qui avait acquis en 1859 Herminie chez les Bergers (Stockholm, Nationalmuseum), Delacroix vend La Perception de l’Impôt arabe (dit aussi Combat d’Arabes dans les montagnes ; Washington, National Gallery of Art) et le Camp arabe la nuit qu’il lui avait précisément commandé (Budapest, Szépmüvészeti Múzeum).

Dans les années qui suivirent la mort du maître, l’intérêt des collectionneurs comme celui des marchands devait se maintenir sans grand changement. Significative à cet égard est l’entrée en force de Delacroix à partir des années 1870 dans certaines des plus grandes collections privées et publiques américaines, grâce notamment à l’action des marchands comme Durand-Ruel -dont l’exposition organisée en 1887 à New York révéla aux visiteurs des œuvres majeures-, et de quelques artistes américains ayant découvert Delacroix lors de leur séjour en France, tel John La Farge (1835-1910). Dans les dernières années du dix-neuvième siècle, de grandes ventes se tinrent tant en France qu’à l’étranger, attestant l’intérêt soutenu des collectionneurs et des marchands pour tous les aspects de l’art de Delacroix. Tout au long du vingtième siècle, en revanche, la cote de Delacroix a subi maintes fluctuations mais il est vrai que le contexte du marché n’a plus rien à voir avec celui qui se mit en place du vivant de l’artiste.

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