1821
Huile sur toile
H. 0,41 m ; L. 0,27 m
Achat, 1985
MD 1985 - 1
Les péripéties d'une commande
Le 31 décembre 1819, le comte Auguste de Forbin, directeur des Musées, commande à Géricault l'exécution d'une peinture sur le thème de la Vierge du Sacré-Cœur. Probablement peu tenté par le sujet et connaissant les problèmes financiers de Delacroix, son condisciple dans l'atelier de Guérin, le peintre lui confie clandestinement le travail, lui-même gardant le privilège de la signature et les deux artistes se partageant la somme allouée, 2 400 francs. Delacroix achève son tableau à la fin de l'année 1821 et ne touchera son dû qu'en août 1822.
Le tableau était destiné à la cathédrale de Nantes mais il semble avoir été jugé inapte à inspirer des sentiments de dévotion par les autorités religieuses qui le rejettent. A la demande du préfet de Corse, le comte Lantivy, il est envoyé en 1827 à Ajaccio et installé, sous le nom de Géricault , au-dessus du premier autel à gauche de l'entrée. Dans un article de la Revue du XIXème siècle, L. Batissier dévoile en 1842 la supercherie mais on ne connaîtra la localisation exacte du tableau qu'en 1930.
« Je travaille à tâtons »
Dès juillet 1820, Delacroix se met au travail et sa correspondance témoigne de ses difficultés d'inspiration et de composition « L'idée de ce tableau que j'ai à faire me poursuit comme un spectre. [...] tout ce que j'ai voulu chercher n'a été que misérable » avoue-t-il à son ami Pierret le 20 octobre 1820. Et à Soulier dans une lettre datée du 21 février 1821 : « Je fais, je défais, je recommence et tout cela n'est point ce que je cherche encore. »
Dans le catalogue de la vente posthume de Delacroix (1864) figurent au n°303 dix neuf feuilles pour « un tableau du Sacré-Cœur à Nantes ». Plusieurs études sont conservées au musée du Louvre. Le musée Delacroix possède deux petites aquarelles et un dessin. Tous témoignent des recherches laborieuses du peintre. Tantôt la Vierge, les bras largement ouverts, se tient en diagonale au-dessus d'un groupe de suppliants ou d'une femme tenant embrassés des petits enfants nus ; tantôt, dans une attitude hiératique et statuaire, elle domine les personnages en dévotion.
C'est cette dernière composition, moins baroque et plus proche du style monumental de Géricault, que présente la petite esquisse du musée Delacroix. A n'en pas douter, le peintre se devait d'imiter la manière de son ami, qu'évoquent aussi la palette des tons ocres et bruns, les bleus et les rouges foncés. Présentée à l'exposition rétrospective des œuvres de Delacroix en 1864 boulevard des Italiens comme l' « esquisse terminée de son premier tableau, la Vierge » (c'est en réalité le second, après la Vierge des moissons), elle ne diffère pas sensiblement du tableau de la cathédrale d'Ajaccio, excepté par ses dimensions.
Bien qu'issu d'un milieu profondément rationaliste, façonné par l'esprit des Lumières, Delacroix poursuivra, après la Vierge du Sacré-Cœur, la réalisation d'œuvres religieuses. Ce sont manifestement les sujets les plus souffrants et forts qui serviront toute sa puissance d'expression, jusqu'à l'ultime et magistral Combat de Jacob et de l'Ange (église Saint-Sulpice).
André Joubin, Correspondance générale de Delacroix, Paris, Plon, 1936, volume I.
Lee Johnson, The Paintings of Eugène Delacroix. A Critical Catalogue, volume I, Oxford, 1986, n° 152 ; volume II, repr.n° 134.