Bien que le musée Eugène Delacroix ait été créé en 1932 à l'initiative d'artistes et de collectionneurs, c'est la première fois qu'il présente une collection privée. Il faut dire que l'ensemble de dessins et d'esquisses peintes de Delacroix réuni par Karen B. Cohen force l'admiration, par sa qualité et sa variété mais aussi pour la passion qu'il a fallu à son auteur pour réunir tant d'œuvres traquées au fil des ans depuis New York.
Cette collection ne se limite pas aux aspects les plus évidents du génie de l'artiste ; elle couvre tous les domaines, des carnets de croquis aux grandes feuilles, des copies d'après Raphaël ou Rubens aux recherches pour les grands décors muraux, des sujets religieux aux illustrations d'après Shakespeare ou George Sand, des combats d'animaux sauvages aux flamboyantes scènes marocaines.
Ce panorama très complet de la carrière de l'artiste nous propose une sorte de musée imaginaire. Ce magnifique ensemble ira d'ailleurs rejoindre ultérieurement les collections du Metropolitan Museum of Art de New York, institution dont Karen B. Cohen est Honorary Trustee, mais pour l'heure quatre-vingt dix œuvres ont été sélectionnées pour cette exposition parisienne, présentée en avant-première dans la demeure du peintre, enrichie de pièces de comparaison empruntées au musée du Louvre et à d'autres collections publiques françaises.
Les Fielding tinrent un grand rôle dans l'apprentissage par Delacroix de la technique de l'aquarelle. Au Salon de 1824, Stendhal avait particulièrement admiré une petite aquarelle de Thales Fielding représentant Macbeth rencontrant les sorcières sur la bruyère. Cette année-là, Thales laissa son atelier du 20 rue Jacob à Delacroix, pour regagner Londres. Le 11 octobre, Delacroix écrivit à son ami Soulier : « Nous avons vu partir samedi le bon Thales, chose qui m'a bien affligé et dont je ressentirai ainsi que toi le vide. Je me trouve à présent loin de vous deux, et précisément dans l'endroit où j'avais coutume de vous voir ». C'est d'ailleurs Thales Fielding qui pressa Delacroix d'entreprendre son voyage en Angleterre de 1825. Il lui trouva un logement et fut son guide dans la cité. Sa carrière fut en demi-teinte : exposant régulier à la Société royale des peintres en aquarelle où il fut élu en 1829, Fielding finit sa vie comme professeur à l'académie militaire royale de Woolwich. Peu de ses œuvres sont actuellement localisées, même si l'on trouve quelques-unes de ses aquarelles et estampes dans divers musées britanniques.
Témoignage de cette amitié qui compta dans leur vie respective, ces deux tableaux ne furent pas à proprement parler « échangés » par leur auteur puisqu'il ne s'agit pas d'autoportraits, exercice auquel répugnait Delacroix. Plus exactement, chacun posa pour l'autre avant que le retour de Fielding en Angleterre, après plus de trois années à Paris, les sépare. Preuve s'il en était besoin que leurs sentiments étaient authentiques, le Portrait de Delacroix par Fielding fut exposé par son auteur à la Royal Academy en 1827, hommage à un artiste encore peu connu Outre-Manche. Plus tard, Fielding apposa sur la toile la légion d'honneur décernée à Delacroix en 1831, signe tangible d'une actualisation de leur amitié. De même, Delacroix conserva toute sa vie son vibrant Portrait de Fielding puisqu'on le retrouve décrit dans le catalogue de la vente du contenu de son appartement de la place de Fürstenberg en 1864.
Ces deux portraits ne forment donc pas de véritables pendants même s'ils s'accordent merveilleusement. Ni les formats ni les styles ne sont identiques : dans le Portrait de Thales Fielding éclate la sensibilité de la touche de Delacroix, tant pour les carnations, les yeux pétillants du modèle que le gris même du fond de la toile. L'effigie de Delacroix est moins virtuose bien qu'attachante : Thales Fielding est davantage un lithographe et un paysagiste à l'aquarelle, mais il nous livre ici une très rare image de Delacroix dans sa jeunesse.